Haie de thuyas : pourquoi les paysagistes français plantent désormais cet arbuste argenté
Les thuyas meurent par milliers dans les jardins français, incapables de survivre aux étés à 35 °C, et un arbuste au feuillage argenté prend leur place en 2026.
Fin juin, dans un lotissement de Vaucluse, Monique observe sa haie de thuyas haute de deux mètres : les branches roussissent par plaques entières, malgré l’arrosage tous les trois jours. Scène identique à Lyon, Toulouse, Bordeaux. Ce qui servait autrefois de rideau végétal fiable se transforme en squelette brun dès que le thermomètre dépasse les 30 °C plusieurs semaines d’affilée. Pourtant, chez la voisine, une haie d’un tout autre genre reste éclatante sans une goutte d’eau supplémentaire. Comment est-ce possible ?
Pourquoi le thuya ne passe plus l’été français ?
Le thuya, ce conifère planté par millions dans les années 1980–2000, exige beaucoup d’eau pour maintenir son feuillage dense. Lorsque la pluie se fait rare pendant six à huit semaines, ses racines superficielles peinent à puiser l’humidité en profondeur. Résultat : le feuillage jaunit, puis brunit, avant de tomber en lambeaux.
Ce n’est pas seulement une question d’esthétique — une haie de thuyas affaiblie devient une porte ouverte aux maladies cryptogamiques et aux parasites.
Les pépiniéristes constatent une chute de 40 % des ventes de thuyas entre 2022 et 2025. En parallèle, les demandes d’arrachage explosent chez les paysagistes, surtout dans le sud de la France. Les propriétaires cherchent une solution durable, moins gourmande en ressources, capable de supporter les 38 °C en plein soleil sans fléchir.
L’Elaeagnus ebbingei : l’arbuste qui remplace les conifères en haie
Le chalef de Ebbing — Elaeagnus ebbingei de son nom botanique — s’impose discrètement depuis trois ans comme l’alternative numéro un. Cet arbuste persistant originaire d’Asie se distingue par son feuillage coriace, légèrement argenté au revers, qui reflète la lumière au lieu de l’absorber. Cette caractéristique limite l’évapotranspiration, lui permettant de tenir debout sans arrosage pendant des semaines.
Dans les jardineries du Var et des Bouches-du-Rhône, les plants de chalef partent deux fois plus vite qu’en 2023. « On en vend autant que les photinias maintenant », témoigne un responsable de pépinière à Aix-en-Provence. Le prix d’un sujet en pot de trois litres oscille entre 12 et 18 €, un tarif comparable au thuya, mais avec une longévité bien supérieure.
Une croissance rapide qui forme un mur végétal en moins d’un an
L’un des arguments qui convainc les particuliers : la vitesse. Planté au printemps, l’Elaeagnus ebbingei peut gagner 40 à 60 cm en une seule saison de croissance, à condition de bénéficier d’un sol correctement drainé et d’un apport de compost à la plantation.
- Hauteur adulte : 2,50 à 3,50 m selon les conditions
- Largeur : 2 à 2,50 m en port libre
- Espacement recommandé en haie : 80 cm à 1 m entre chaque pied
- Exposition : soleil ou mi-ombre, tolère le vent
Ce rythme de croissance permet de reconstituer une intimité visuelle dès la première année, sans attendre cinq ans comme avec certains arbustes à feuillage caduc.
Le chalef supporte sans broncher les sols calcaires, argileux ou sableux, pourvu qu’ils ne soient pas gorgés d’eau en hiver. Il s’adapte aussi bien aux climats méditerranéens qu’aux hivers frais du Centre ou de l’Ouest, résistant jusqu’à –15 °C une fois bien enraciné.
Quels sont les besoins en eau réels de cet arbuste ?
C’est là que le chalef prend toute sa valeur en 2026. Une fois installé — généralement au bout de six à douze mois —, il se passe d’arrosage estival, même lors des vagues de chaleur de juillet-août. Ses racines plongent profondément, captant l’humidité résiduelle là où les thuyas échouent.
Pendant la première année, un arrosage hebdomadaire de 10 à 15 litres par pied suffit en été. Dès la deuxième saison, l’apport peut être réduit de moitié, voire supprimé si le sol retient bien l’eau. Cette sobriété hydrique représente une économie de plusieurs centaines de litres par mois pour une haie de quinze mètres linéaires.
Face aux restrictions d’eau qui touchent désormais 60 départements chaque été, le chalef devient un choix stratégique pour éviter les amendes et préserver la ressource.
Un refuge naturel pour les oiseaux et les insectes pollinisateurs
Début octobre, l’Elaeagnus ebbingei produit de petites fleurs tubulaires blanc crème, souvent ignorées au premier regard tant elles sont discrètes. Pourtant, leur parfum sucré — qui rappelle le chèvrefeuille — attire abeilles, bourdons et papillons de fin de saison à la recherche de nectar.
Ces fleurs se transforment en baies ovales orange vif, mûres entre février et avril. Les merles, grives et fauvettes en raffolent, trouvant dans cette haie un garde-manger hivernal précieux lorsque les autres ressources se raréfient. Les branches denses offrent aussi des sites de nidification protégés du vent et des prédateurs.
- Floraison : septembre à novembre, parfumée
- Fructification : février à avril, baies comestibles pour la faune
- Densité du feuillage : occultation totale dès 1,50 m de hauteur
Installer une haie de chalef, c’est donc favoriser la biodiversité locale sans effort supplémentaire. Pas besoin de nichoirs artificiels : l’arbuste fait office d’habitat naturel complet.
Comment planter et entretenir l’Elaeagnus ebbingei en haie ?
La plantation s’effectue de préférence entre octobre et mars, hors périodes de gel. Creusez une tranchée de 40 cm de profondeur, incorporez du compost bien décomposé et plantez les sujets en quinconce pour un effet de densité rapide.
Une taille annuelle en fin d’hiver — février ou mars — suffit à maintenir la forme et à stimuler la ramification.
Contrairement au thuya qui exige des tailles fréquentes pour éviter qu’il ne se dégarnisse à la base, le chalef tolère une taille légère ou inexistante. Si vous souhaitez une haie libre, laissez-le pousser naturellement : il formera un écran arrondi de 2,50 m sans intervention. Pour une haie stricte, taillez une à deux fois par an, sans descendre dans le vieux bois qui reperce difficilement.
Aucun traitement phytosanitaire n’est nécessaire. Le chalef résiste aux parasites courants et aux champignons, à condition de ne pas être planté dans un sol gorgé d’eau. Un paillage de 5 à 8 cm de BRF ou d’écorces de pin limite les adventices et conserve la fraîcheur du sol en été.
Peut-on mélanger le chalef avec d’autres arbustes en haie mixte ?
Absolument. L’Elaeagnus ebbingei se marie bien avec d’autres essences persistantes ou semi-persistantes qui partagent sa tolérance à la sécheresse :
- Le laurier-tin (Viburnum tinus) : floraison hivernale, baies bleues
- Le photinia (Photinia × fraseri) : jeunes pousses rouges au printemps
- Le troène de Californie (Ligustrum ovalifolium) : feuillage vert brillant
- L’arbousier (Arbutus unedo) : fleurs et fruits simultanés en automne
Cette diversité évite l’effet « mur monospécifique » qui favorise la propagation rapide des maladies. Elle apporte aussi des variations de textures, de couleurs et de périodes de floraison, enrichissant le paysage tout au long de l’année.
Une haie mixte bien composée devient un corridor écologique à part entière, reliant les jardins entre eux et offrant des ressources étalées dans le temps.
Quel avenir pour les haies face aux étés de plus en plus chauds ?
Les services espaces verts de plusieurs communes du Sud-Ouest ont déjà basculé vers le chalef pour les plantations en alignement et en massifs publics. À Montpellier, une expérimentation menée sur trois ans montre une survie de 95 % des sujets plantés, contre 60 % pour les cyprès de Leyland dans les mêmes conditions.
Les paysagistes conseillent désormais de ne plus miser sur une seule espèce « miracle », mais de composer des haies résilientes, mêlant persistants robustes et caducs mellifères. Le chalef y trouve naturellement sa place comme colonne vertébrale, grâce à sa vigueur, son feuillage toute l’année et son faible besoin d’entretien.
En tournant la page des conifères assoiffés, on ne renonce pas à l’intimité ni à la verdure — on choisit simplement des alliés végétaux mieux armés pour les décennies à venir.


